OUFKIR Cet Homme

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Espace Driss OULD EL KABLA

Le complot de Skhirat

décembre 10th, 2009

1971

Le complot de Skhirat

par Pierre Doublet, publié le 02/03/2006 - mis à jour le 16/03/2006

 

Procès Cadets AHERMOUMOU 01

 

Le roi Hassan II reçoit pour son anniversaire plus de mille invités lorsque font irruption deux colonnes de cadets commandés par quelques dizaines d’officiers. Ils tirent sur la foule des invités. Le souverain échappe miraculeusement à la mort

Il est hâve, mal rasé, taciturne. Sa casquette Bigeard le distingue à peine des dignitaires qui se bousculent derrière le roi. Le général Mohammed Oufkir n’a pas dormi depuis deux nuits. Mais il est venu. Car les quatre généraux qui reposent ce lundi, parmi vingt cercueils d’officiers alignés face à la mer devant Rabat la blanche, étaient ses camarades. Ils ont péri stupidement l’avant-veille, dans la tuerie du palais d’été de Skhirat, qui a failli coûter à Hassan II son trône et peut-être la vie. Sur le drapeau rouge à l’étoile verte qui recouvre chaque bière, le roi, ému, appose les mains. Voilà longtemps que le souverain ne faisait plus confiance qu’à l’armée: il a perdu là, d’un coup, quatre de ses meilleurs soutiens.

Le roi regarde l’exécution à la jumelle

Mais si le général Oufkir a veillé si tard, c’est qu’il a lui-même interrogé, toute la nuit, les officiers du putsch. Parmi eux, quatre autres généraux. Il les verra fusiller le lendemain, dans les dunes d’un champ de tir, tandis que le roi, d’une terrasse, observera leur agonie à la jumelle. Ceux-là aussi étaient des camarades d’Oufkir. Ils étaient sortis des mêmes écoles. Ils avaient servi, parfois ensemble, dans les mêmes unités françaises. Mais le général Oufkir ne montrera aucune émotion, même quand les pelotons s’entendront ordonner de cracher sur les cadavres.

Epuration

Et, soudain, tout le Maroc a peur. Peur de ce connétable au profil d’aigle, dont la puissance paraît s’enfler à mesure qu’il fait le vide. Il est depuis onze ans grand maître de la police, depuis sept ans ministre de l’Intérieur. Il a muselé les politiciens, décapité la gauche et brisé les émeutes. Et voilà qu’au soir du putsch de Skhirat, le roi, d’un mot, lui donne pleins pouvoirs pour épurer la seule véritable force de droite: l’armée. Du putsch à la répression, celle-ci a perdu, en trois jours, 9 généraux sur 14. L’inquiétude s’installe dans chaque caserne. Livrée à Oufkir au moins pour un temps, l’armée, comme tout le pays, peut se demander quels secrets terribles cachent ses lunettes noires. […]

«Oufkir, dit-on, garde à 51 ans les nerfs les plus solides du Maroc.» Ce Berbère de l’Atlas, au seigneurial mépris pour la racaille des villes, est homme de ruse subtile, d’étonnant courage, et de loyautés simples. L’affaire Ben Barka les a simplifiées encore.

Insouciant de politique comme de droit, Oufkir était passé, directement, du lycée à l’armée - française. Il a, presque toute sa vie, identifié le Maroc à la France. La France pouvait lui demander n’importe quoi: de porter ses couleurs à Rome quand, en juin 1944, la Ire armée y entrait dans l’éclatante fanfare de ses tabors. D’aller se battre en Indochine. De convaincre, en 1955, le sultan fantoche Moulay Arafat de rendre son trône au roi Mohammed V, de retour d’exil pour proclamer l’indépendance de son pays. Oufkir, l’homme aux fidélités sans frontières, semble n’avoir jamais bien compris pourquoi le général de Gaulle le laissait condamner in absentia à la prison à vie, en 1966, pour avoir, avec l’aide des services français, supprimé l’adversaire le plus redoutable de la monarchie marocaine: Mehdi Ben Barka, chef de la gauche, dont les projets de «république populaire» ne pouvaient, aux yeux d’Oufkir, faire l’affaire de personne.

Effervescence. La France le rejetait. Restait le Maroc. Et le roi: pour Oufkir, c’est la même chose. Le roi, seul, peut tout exiger de lui: d’écraser sous le napalm, comme en 1958, les rebelles berbères du Rif. D’ouvrir le feu, comme en mars 1965, sur la «racaille»: les étudiants et les chômeurs de Casablanca, dont l’effervescence menaçait d’embraser tout le Maroc. D’interroger lui-même, sous la torture, les meneurs de gauche accusés de complot, comme en 1963, comme en 1971 à Marrakech. De fusiller, comme mardi, ses camarades berbères de l’armée royale: entre «roi» et «nation», ceux-là commencent à voir une différence.

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Le roi est terriblement seul

Pour Oufkir, cette seule idée est un crime. Gardien dévoué du trône, il fait le vide autour de lui pour mieux le protéger. Et dans ce vide son pouvoir s’étend. Est-ce de l’ambition? Plutôt une forme simple de patriotisme. Il sait qu’il ne serait plus rien sans le roi.

Et le roi sait, depuis huit jours, qu’il ne serait plus rien sans lui. Car le roi est seul. Terriblement seul. Dans les glaces du palais de Skhirat, volant en éclats le 10 juillet sous les rafales des putschistes, s’est brisé un reflet qui n’était déjà plus qu’un souvenir: celui du jeune roi qui promettait, à son avènement, voilà dix ans, de gouverner avec les partis, le Parlement, pour le progrès du Maroc. Pour les jeunes. Pour les pauvres.

Il n’y a, pour ainsi dire, plus de partis libres. Dans le sillage de Ben Barka, toute la gauche est devenue suspecte. En ce moment même, à Marrakech, 161 «gauchistes» entassés dans un même box répondent de «trahison». La droite se tait: toute critique ouverte entraîne la saisie des journaux et parfois l’arrestation de l’éditeur. Il n’y a pas de Parlement véritable: gauche et droite ont boycotté les élections d’août 1970, et sur les bancs ne siègent que les hommes du roi. Mais il y a de plus en plus de jeunes: près des trois quarts de la population a moins de 30 ans, et les Marocains - 15 millions - seront 30 millions dans dix ans. Et il y a de plus en plus de pauvres: le niveau de vie baisse de 3% par an. Le Maroc compte 1 million de sans-emploi. A Casablanca - 1,5 million d’habitants - 1 homme sur 4 chôme. Les paysans - 70% du peuple - ne se partagent qu’un cinquième du revenu national. Un tiers à peine des gosses vont à l’école et les trois quarts des Marocains sont illettrés.

Spéculation

     On croirait voir, pourtant, un pays riche. Mercedes et voitures américaines sillonnent les routes. Chaque mois, Rabat étend plus loin dans la campagne ses villas blanches. Tout au long de la côte jaillissent d’énormes hôtels de luxe. Mais cela, c’est la bourgeoisie, dont les capitaux servent à la spéculation rapide plus qu’aux investissements nationaux. La bourgeoisie qui s’enrichit, à condition de ne pas faire de politique et de se taire.

Le peuple aussi se tait, dans sa patience, son fatalisme et son respect de Dieu. C’est Hassan II qui, chaque vendredi, préside, en fez et longue djellaba blanche, la prière solennelle du royaume. Il est commandeur des croyants, descendant du Prophète. Toute attaque contre le régime est blasphème, sacrilège, puisque le régime, c’est lui. Spirituel et temporel sont confondus. C’est que le roi l’a bien voulu: «Je ne mettrai jamais, disait-il, la monarchie en équation.» Il est allé jusqu’à dissoudre le Parlement en 1965, par méfiance de la gauche, pour gouverner seul durant cinq ans. Il continue, puisque l’opposition a boycotté les urnes, que le Parlement ne joue que du tampon, et que les ministres exécutent les ordres sans discuter. Députés et ministres viennent tous de la bourgeoisie. Ils servent le régime ou en profitent. Certains sont honnêtes et d’autres pas. Ils ne constituent pas une assise politique, bien sûr. Mais quelle importance? Tant que l’armée est là, avec ses officiers berbères, fidèles compagnons de toujours…

    Jusqu’au 10 juillet, c’est vrai. Parmi les plus féaux, les plus proches du roi, les mieux comblés de ses faveurs était un officier rifain superbe: le général Mohammed Medbouh. C’est lui, le commensal honnête, qui a monté l’affaire de Skhirat.

Son père, caïd dans le pays d’Aknoul, s’était battu sous Abd el-Krim contre les troupes de Lyautey. Medbouh a fait le Cadre noir de Saumur. Il a servi, comme Oufkir, en Indochine. Rallié au trône à l’indépendance, il fut très vite ministre, gouverneur de provinces. Puis, depuis huit ans bientôt, chef de la maison militaire du roi. […] C’est pour l’avoir chargé en mars d’une mission secrète à Washington que le roi Hassan a failli voir sombrer son régime.

Prétexte officiel: préparer la visite que le roi devait faire à Washington du 22 au 27 avril. But réel: apprendre pourquoi le gouvernement des Etats-Unis manifeste quelque mauvaise humeur.

Medbouh découvre sans peine la raison: le président de la Panamerican Airways a transmis à son ami William Rogers, secrétaire d’Etat, un dossier comprenant des photocopies de lettres du Maroc. Panamerican voulait acheter un coûteux terrain à Casablanca pour y édifier un hôtel de luxe. Un dignitaire proche de Hassan II a eu la bêtise d’écrire, noir sur blanc: «Il faudrait aussi verser 600 millions au roi.»

Il y a pis encore. Medbouh apprend, des mêmes sources, l’existence au Maroc d’un formidable trafic sur les métaux. Des familiers du monarque, des parents mêmes, y sont mêlés. Ecœuré, secoué jusqu’au fond de l’âme, Medbouh voit son pays déshonoré. […] «Depuis deux mois, il n’était plus le même, dira le roi à un ami après la tuerie de Skhirat. J’aurais dû me séparer de lui plus tôt. Il semblait avoir mauvaise conscience lorsqu’il s’approchait de moi. Je ne comprenais pas pourquoi…»

Le 10 juillet, à Skhirat, sur les greens du palais d’été où le roi, parmi 1 200 invités, fêtait son 42e anniversaire, le général Medbouh portait à la main une casquette de polo jaune.

Le jaune et le bleu sont les couleurs de l’école des sous-officiers d’Ahermoumou. Les conjurés les avaient prises pour signal de ralliement.

Une casquette, un foulard jaune ne surprennent pas cette foule où se mêlent, décontractés, en tenue de sport, ministres, ambassadeurs, officiers en civil, hôtes d’honneur. […] L’entourage et la famille sont là, au complet, groupés dans cette enceinte à 20 kilomètres de la capitale. L’anniversaire donne aux conjurés une occasion unique.

Ceux-ci ne sont sans doute pas très nombreux. Une poignée d’officiers supérieurs. Assez rares pour expliquer l’aveu d’ignorance que fera Oufkir: le ministre de l’Intérieur est là, proche du roi, et semble ne rien attendre d’exceptionnel. Medbouh jette à sa montre un coup d’?il, sort un moment du palais au volant de sa voiture. Il rencontre, à quelques kilomètres, une colonne d’une quarantaine de camions, s’arrête pour parler un instant à l’officier qui la commande, fait demi-tour, retourne vers le golf.

Le chef de la colonne est le colonel Ababou, un Rifain de la même tribu que Medbouh. Ababou commande l’école de sous-officiers d’Ahermoumou, dans le Moyen Atlas, à quelque 300 kilomètres à l’est. Ses cadets le suivent, tendus, crispés sur leurs armes chargées.

Cauchemar

Beaucoup n’ont pas très bien compris ce qu’ils venaient faire là. Ils partaient, leur a-t-on dit, «en manœuvres». Personne ne les a arrêtés, tout au long de la route. Puis, Rabat franchi, leurs officiers leur ont dit: «Le roi est en danger. Il est entouré d’ennemis, de gens de mal. Il faut aller l’en délivrer.» Ce n’est pas la première fois, sans doute, qu’ils entendent dire du mal de l’entourage du roi. Mais, cette fois, la phrase est dite, ou comprise au sens littéral: «Le roi est victime d’un complot. Il faut le secourir. C’est une chance que nous soyons là.»

Ahermoumou n’est ni Saint-Cyr ni West Point: c’est une école de braves petits Berbères, dont la plupart ont 18 ans, sélectionnés pour leur ardeur combative. Ces «crânes rasés» - c’est leur surnom - ne posent pas de questions. «On les avait drogués», dira le roi Hassan. Peut-être. On a trouvé du Maxiton. Mais ce n’en était sans doute pas la peine. Ils descendent des camions, entourent silencieusement la villa, se glissent vers le golf et les dunes.

Une grenade sous la table

Une pétarade de fantasia couvre la musique de l’orchestre andalou. «Curieux, dit un professeur autrichien, ce feu d’artifice en plein jour.» Côté buffets, un Français pénètre en trébuchant sur la terrasse, la jambe en sang, s’effondre. Une grenade, qui n’éclatera pas, roule sous la table de Louis Joxe à 2 mètres du roi. On se lève. On se bouscule vers les sorties. Dehors, le décor d’Alice au pays des merveilles, éclaboussé de sang, encadre un incohérent cauchemar de Série noire. Sur les greens, joueurs, jardiniers et caddies en culotte rouge s’effondrent, abattus presque à bout portant. […] On entend crier en français «Vive la Révolution!». Alors, un putsch gauchiste? A l’ambassadeur de Pékin qui crie: «Chine populaire!» une voix répond, en français: «On s’en balance, de votre Chine à la noix de coco! On vous emmerde!» Un putsch arabe? Au chargé d’affaires de Libye qui se proclame «révolutionnaire arabe» une autre voix répond, tonnante: «Ta gueule! On s’en fout!» […]

Et le roi? Il s’est éclipsé très tôt, dès qu’une grenade, vers 13 h 40, a roulé sous la table de M. Joxe. Une demi-heure plus tard, tout au plus, il s’est enfermé dans un lavabo attenant à un petit bureau de la villa, en compagnie d’Oufkir, de quelques Marocains et Français. Quatorze personnes en tout. Veut-on le tuer?

On ne le saura jamais. Du moins, jamais par le canal d’Oufkir et des «aveux» qu’il citera trois jours plus tard. Très vite, après le début de l’attaque, le général Medbouh a vu cette porte fermée. Il est venu frapper. Il a demandé au roi de le suivre. «Pour parlementer.» Pour l’abattre, ou vraiment pour négocier une abdication, ou une investiture des putschistes? Le roi a répondu: «Je n’ai pas à vous suivre.» Il est resté enfermé. Devant la porte, aussitôt, Medbouh a placé une sentinelle: «Que personne n’entre! Que personne ne sorte!»

«Vous creusez vos propres tombes»

Puis Medbouh, repartant, a rencontré le Dr Fadel Benyaich, médecin personnel du souverain, que celui-ci avait envoyé s’enquérir de ses enfants. Un soldat met Benyaich en joue. Medbouh lève un bras vers le docteur, crie: «Pas maintenant!» La rafale part. Benyaich est tué net. Medbouh est touché au bras. Les mutins constatent la méprise, emportent Medbouh sur une civière. Mais, cardiaque, diabétique, il n’a pu résister au choc. Il meurt. Bêtement. Comme tant d’autres. Plus personne, après lui, ne sait où est le roi.

Et voici que les mutins n’ont plus de chefs. Le gros s’en va, Ababou en tête, dans ses camions, après avoir tiré au hasard, sur les civils, quelques dernières cartouches. Ils vont à Rabat, occuper quelques bâtiments: l’état-major, l’Intérieur, Radio-Maroc, qui proclamera la «république» dans le désert.

L’armée d’Oufkir tuera Ababou et les en délogera le lendemain. Restent, à Skhirat, une centaine de gardes, désorientés, perdus, ne sachant plus du tout ce qu’ils font là. Quand ils retrouveront enfin le roi dans son réduit, vers 16 h 45, ils l’en feront sortir, sans le reconnaître, les mains croisées sur la tête. Puis ils verront qu’il est le roi. Ils lui baiseront la main, réciteront avec lui la première sourate du Coran: «Au nom de Dieu le Clément, le Miséricordieux…» et crieront: Yahia el Malik! («Vive le roi!») dans les jardins où gisent, çà et là, une bonne centaine de cadavres.

Nettoyage A Oufkir, qui revêt un treillis, le roi donne pleins pouvoirs pour rétablir l’ordre. Comme lors des émeutes de Casablanca, en 1965. Ce n’est pas un ordre écrit. Le roi reste le maître. Oufkir n’en demande sans doute pas plus. Le ministre de l’Intérieur part pour Rabat, nettoie les ministères des derniers rebelles et ouvre l’enquête. Elle dure deux jours et deux nuits. Il n’y a pas de procès, pas de jugement. Rien qu’un interrogatoire secret.

Le résultat est terrible. Trois généraux, chefs de régions militaires, sur six, seront fusillés, pour avoir été pris, dit Oufkir, sur le fait. Un quatrième, le général Abdechmar Habibi, commandant la région de Marrakech, marchera au poteau en criant: «Je suis innocent. Le roi le sait.» C’est le roi qui, de Skhirat, lui a enjoint de regagner Marrakech pour y assurer l’ordre. Il s’est arrêté à Rabat, à l’état-major alors occupé par les rebelles. Personne ne sait ce qu’il y a fait. Personne, sinon Oufkir et le roi. Mais il a été fusillé quand même, avec les neuf autres officiers de mardi. Et les exécutions n’ont arrêté, sans doute, ni l’enquête ni l’épuration. La femme d’un capitaine disait, mercredi, être encore sans nouvelles de son mari, convoqué le samedi soir, après le putsch. D’autres femmes d’officiers, dit-elle, sont dans le même cas. Un militaire nous a dit: «Mardi - le jour des exécutions - était, dans bien des casernes, un jour de deuil.»

Menace

Car les officiers de l’armée, ces Berbères qui détestent les gens des villes, savent bien pourquoi Medbouh a monté cette affaire. Même si ses amis et lui, comme l’affirme Oufkir, «se sont conduits comme des ânes». Et cette conscience nouvelle, cette inquiétude, est pour le roi une menace terrible. «Comment le roi, désormais, nous a dit un officier, pourra-t-il nommer en confiance un général?» […]

19 juillet 1971

Oufkir, un destin marocain

décembre 10th, 2009

Oufkir, un destin marocain

par Stephen Smith ( Livre )
Calmann-Lévy
février 1999, 518 p., 25.92 euros

ISBN : 2702129382

Mohamed Oufkir contribua à la mise en place de la toute puissance du monarque en réprimant d’une extrême violence toute opposition politique. Il est aussi le responsable désigné de la disparition de Medhi Ben Barka, un de ses compagnons de lutte aux aspirations trop démocratiques. L’instaurateur du régime autoritaire a fini par vouloir en prendre directement les rênes. Il ne restait qu’un seul obstacle : un roi qui s’est avéré finalement plus puissant.

Une version poche du livre est parue en 2002 chez Hachette-pluriel.

C’est l’histoire d’un général d’un général devenu si puissant au Maroc qu’il succomba à la tentation de remplacer le roi en l’éliminant. Deux tentatives ont échoué et le bras droit d’Hassan II a fini par quitter le palais le corps criblé de balle un jour de 1972. Le souverain aux pratiques médiévales fait enfermer sa femme et ses enfants dans des oubliettes durant de longues années. Cet ouvrage est le fruit d’une enquête journalistique minutieuse à la fois de la carrière du général Oufkir ainsi que des dernières heures de sa vie avant son exécution. Sa carrière a commencé sous l’uniforme français. Il apprend à se battre face aux Allemands, puis en Indochine ou il découvre la pratique de la torture, une expérience qu’il utilisera pour mater toute opposition au régime de son maître Hassan II. Il se montrera en effet particulièrement efficace à mater les révoltes populaires en faisant tirer sur la foule comme en 1965 à Casablanca dont l’échec du soulèvement a permis l’installation définitive de la dictature royale. Le couronnement de sa carrière aurait été le renversement du roi pour prendre la tête d’un régime qu’il avait lui-même façonné. Le destin en a voulu autrement.

        « Pour moi, c’est l’histoire du Maroc en famille et en général, vue du palais et des geôles d’un pays à la fois proche et lointain, où le nom Oufkir a désigné tour à tour un bourreau et des victimes. Lui, Mohamed Oufkir, sorti d’un bled saharien, fait carrière dans l’armée française, en Italie, en Indochine. De retour au pays à la veille de l’Indépendance, il passe au service de Mohammed V, rentré d’exil. Son ascension devient vertigineuse aux côtés de Hassan II, “l’étudiant couronné” en 1961, à trente-deux ans. Bras séculier d’une monarchie de droit divin, et tortionnaire en chef du “commandeur des croyants”, Oufkir se révèle au monde à travers l’affaire Ben Barka, le rapt à Paris du principal opposant marocain. Auteur d’un coup d’État en 1972, il périt comme “général félon”. Sa famille, Fatima et les six enfants, dont le plus jeune n’a pas trois ans, entament alors une errance de deux décennies dans le jardin secret de Hassan II, royaume de la répression. Ils ne doivent leur vie qu’à une spectaculaire évasion. J’ai recueilli leur témoignage et enquêté sur la vie du général, parce que le destin des Oufkir permet de traverser le miroir d’un si long règne et de pressentir le Maroc de demain. » (Stephen Smith)

OUFKIR, UN DESTIN MAROCAIN. - Stephen Smith

Engagé, depuis la fin 1997, dans une alternance politique pilotée par un premier ministre socialiste, le Maroc a fait, depuis, d’importants progrès en matière de respect des droits humains (et il est fort regrettable que le congrès d’Amnesty International, qui devait s’y tenir cet été, ait été annulé). Mais le pays connut, durant presque trente ans, un régime extrêmement répressif : les « disparitions » et la torture y étaient monnaie courante à l’encontre des opposants politiques. Cette répression fut mise en oeuvre par le ministre de l’intérieur de l’époque, le général Mohamed Oufkir, dont le seul nom terrorisait alors les citoyens.

Dans un ouvrage qui se lit d’un trait, Stephen Smith retrace la biographie de ce bourreau qui organisa l’enlèvement et le meurtre d’Ahmed Ben Barka en octobre 1965. Oufkir mit également sur pied une tentative d’assassinat de Hassan II en 1972, qui échoua et lui coûta la vie. L’auteur conduit son enquête à un rythme implacable, comme dans un thriller, en particulier lorsqu’il évoque l’affreux châtiment qui s’abattit sur la famille du général félon et que la fille d’Oufkir, Malika, a récemment évoqué dans un autre livre poignant (1).

Nancy Dolhem

(1) Malika Oufkir et Michèle Fitoussi, La Prisonnière, Grasset, Paris, 336 pages, 132 F.

Famille OUFKIR

décembre 10th, 2009

Le général Oufkir et sa famille en 1972: (1) SA FEMME Fatima.
SES ENFANTS: (2) Malika, (3) Raouf, (4) Inan, (5) Abdellatif,
(6) Soukina. Abdellatif n´avait alors que 3 ans.
Ils seront tous enfermés en prison vingt ans
dans des conditions “hassanienne” inhumaines.

Le général Oufkir

décembre 10th, 2009

Par: Ahmed Rami

Une semaine après la sanglante répression de la tentative de putsch, mon commandant de brigade m’informa que le général Oufkir m’attendait dans sa résidence de Souissi. C’est avec des sentiments fort mitigés que j’accueillis la nouvelle. Mais j’appris par le colonel Mimoun Oubeja, commandant en second de la brigade blindée, qu’Oufkir se trouvait au quartier général de l’état-major de l’armée. Je m’y rendis directement à bord de mon automobile. Je portais ma tenue de combat comme le jour où j’avais raccompagné Oufkir dans mon char. Oufkir venait d’être nommé commandant en chef de l’armée et ministre de la défense.

oufkir a La Base de Kénitra 1972

 Arrivé à destination, j’aperçus une dizaine d’officiers - des majors, des colonels, des généraux - attendant, assis dans l’antichambre, l’arrivée d’Oufkir. J’allai m’annoncer au secrétariat du général. Je fus reçu par son secrétaire, le major Aroub. Ce dernier ne put dissimuler son ébahissement face à ce petit lieutenant qui venait voir le ministre de la défense et commandant en chef de l’armée, sans lettre d’invitation officielle et en tenue de combat. Je l’informai que le ministre m’avait fait appeler. Aroub m’apprit qu’Oufkir avait parlé de moi en termes élogieux le matin même, à l’occasion d’un grand rassemblement d’officiers venus de tous les coins du pays. Puis Aroub gagna le bureau d’Oufkir. Celui-ci en sortit aussitôt, m’étreignit et m’invita à le suivre. Il fit comprendre à son secrétaire qu’il n’avait pas le temps de recevoir les officiers qui attendaient dans l’antichambre.

 Nous prîmes la route de compagnie dans la voiture de service d’Oufkir, une grade DS française noire. Le chauffeur était adjudant. Durant le trajet, le commandant en chef de l’armée me dit en français : «J’ai beaucoup entendu parler de toi ces derniers temps. Tu as été un professeur de valeur, un excellent cadet et un officier courageux.» Puis il ajouta, un large sourire aux lèvres : «Les Français ne m’ont pas appris l’arabe. Serais-tu disposé à m’arabiser comme tu as tenté de le faire pour le général Gharbaoui ?» Que deux Marocains s’entretiennent en français me faisait un drôle d’effet. Il faut dire qu’Oufkir avait passé par le système scolaire français et parlait l’arabe misérablement.

 Je répondis, souriant moi aussi : «Il n’est pas facile de se libérer du colonialisme français qui continue à nous dominer par la langue, la culture et la politique.»

 Oufkir, qui était en civil et portait comme toujours ses lunettes noires, m’invita à entrer dans sa villa. Il fit l’éloge «du calme et de la présence d’esprit» dont j’avais fait montre selon lui le 10 juillet, et m’interrogea sur mon enfance et ma carrière militaire. Il me présenta ses enfants et son lionceau qui - curieux hasard - s’appelait Skhirat. Sa femme était absente. Il me posa aussi toutes sortes de questions sur l’état d’esprit de l’armée et de mes camarades officiers, ce qui me mit quelque peu sur mes gardes. Afin de me donner le temps de la réflexion, je proposai de rédiger dans les trois jours un rapport circonstancié sur le sujet. J’ajoutai : «Ce que je peux dire d’ores et déjà, c’est que l’armée est totalement corrompue.»

 Oufkir jouait de son charme indéniable pour me séduire, moi jeune officier. J’étais extrêmement curieux de savoir ce qu’il avait réellement en tête et lui demandai sans détours : «Que pensez-vous donc de la corruption institutionnalisée qui règne partout dans le pays ?» «Le Maroc traverse une crise profonde», répondit-il. «Si le roi ne procède pas à des réformes sociales radicales, je crains que l’armée ne se livre à d’autres tentatives de putsch», ajouta-t-il d’un air rusé.

 Bien que la réputation de mon hôte ne fût pas des meilleures, ma méfiance fondait peu à peu. «Beaucoup de généraux et de ministres sont totalement corrompus», dit-il. Il cita l’exemple particulièrement fâcheux d’un colonel dont on savait qu’il avait détourné une énorme somme d’argent appartenant à l’Etat. «Cet homme est une crapule qu’on devrait raccourcir. Mais ce n’est que l’un des milliers de vampires qui dévalisent notre pays», souligna Oufkir.

 Je pris congé du général et quittai sa luxueuse villa, bien décidé à m’allier avec lui au besoin, pour renverser le despote aux mains sanglantes.

 La révolte de Skhirat avait transformé Oufkir, mais je ne le savais pas encore à ce moment-là. L’image que je me faisais moi-même d’Oufkir commençait à subir un changement fondamental.

 A l’époque où, très jeune encore, j’avais senti s’éveiller en moi une conscience politique, Oufkir était déjà sous les feux de la rampe. Il était chef de la police et la police incarnait l’oppression. Mais, du fait que tous les «dignitaires» du Maroc aiment à se présenter eux-mêmes comme esclaves ou instruments du roi, afin de faire carrière, je le considérais simplement comme un esclave et un instrument aux mains du monarque, bien que je n’eusse pas approfondi la question. Le roi du Maroc était, comme autrefois Louis XIV en France, l’Etat personnifié, et tous les autres étaient ses valets. Hassan prend plaisir à ce que ses ministres prononcent le traditionnel «Majesté, je suis votre esclave».

MES Base Kénitra 1972

 Il n’y a pas au Maroc un seul ministre digne de ce nom. Il n’y a que des esclaves. Je hais le grotesque culte de la personnalité dont le roi fait l’objet, et l’idée qu’on doive obéir aveuglément à un homme me répugne. On doit être fidèle à un idéal et à son pays. Mais les monarchies et dictatures tyranniques ne peuvent pas s’attacher les services d’hommes libres. Aussi l’esclavage - sous des formes diverses - fait-il partie de la monarchie marocaine. D’ailleurs, la garde royale, formée de Noirs, se compose d’esclaves stricto sensu, que les parents d’Hassan ont achetés en Afrique noire pour une bouchée de pain.

 Hassan ne peut en aucun cas se fier aux Marocains. Mais le pire, avec les esclaves du roi, c’est que leur servilité à son égard n’a d’égale que leur cruauté et leur arrogance à l’égard du peuple ! Les policiers et les soldats ne sont rien d’autre pour Hassan que des chiens d’attache privés.

 La police marocaine fait régner un véritable régime de terreur. Comme Oufkir était à la tête de la police, le peuple le rendait naturellement responsable de tout.

 Mais le principal responsable était naturellement le roi. Un homme lui était proche parmi les proches, un homme qui avait été longtemps ministre de l’intérieur et s’appelait Gdira («petit pot» en arabe). Hassan est bien entendu le «grand pot» («gedra»), disait-on, alors que Gdira était ministre de l’intérieur.

 Eh bien ! Je crois que mes opinions sur Oufkir étaient partagées par la plupart des officiers. Mais il faut se rappeler qu’en fait Oufkir n’avait jamais servi dans l’armée marocaine. Après l’indépendance, il avait passé directement de l’armée française au palais comme aide de camp particulier du roi, pour devenir ensuite chef de la police, puis ministre de l’intérieur.

 Ce n’est qu’après la révolte de Skhirat et sa nomination à la fonction de commandant en chef de l’armée - après son retour à la carrière militaire donc - que l’image que nous nous faisions de lui se modifia. Nous commençâmes à pressentir que ses sentiments à l’égard du roi n’étaient guère cordiaux. Nous constatâmes aussi qu’il n’était nullement aussi puissant que nous ne l’avions imaginé.

 Je compris qu’il se passait dans l’armée des choses importantes dont Oufkir n’était nullement au courant. C’est ainsi, par exemple, qu’il avait appris d’abord par la radio sa nomination au poste de ministre de la défense, immédiatement après le putsch de Skhirat. Il se trouvait à ce moment-là à la caserne de Moulay-Ismaïl où je l’avais conduit en quittant Skhirat. En même temps, Hassan avait nommé, notamment, un nouveau chef des forces blindées (le colonel Hatimi) et un nouveau chef de l’aviation (le colonel Lyoussi) sans en informer préalablement Oufkir. Ils avaient tous reçu leur brevet de promotion et leurs ordres directement du roi. Je compris alors que le despote organisait la police de la même manière. Je vis aussi clairement qu’Oufkir lui servait uniquement de façade. Le petit peuple ne sait rien de tout cela.

 Il n’est sans doute pas besoin d’expliquer que, au début, j’étais profondément sceptique à l’égard d’Oufkir. Il doit être vraiment naïf, pensais-je, s’il s’imagine pouvoir me rallier à ses projets. Mais, lors de notre première rencontre, il se montra très modeste et sympathique. Il n’était pas du tout la brute que je m’étais représentée.

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 Sa conduite en privé était diamétralement opposée à sa fonction. Il émanait de lui un puissant rayonnement. Je crois que son sens de la justice était très marqué. Il éprouvait une haine instinctive à l’égard des politiciens marocains et de la classe dominante uniquement préoccupés de leurs privilèges et de happer les miettes de la table d’Hassan. Il était aux premières loges pour observer leur hypocrisie et les regarder lécher les bottes du roi afin d’obtenir ses faveurs. Il va de soi qu’il n’ignorait rien de sa mauvaise réputation. «Le peuple croit», reconnut-il un jour sincèrement, «que c’est moi qui tiens la vache pendant que les voleurs la traient».

 Mais Oufkir était militaire de carrière; ses idées politiques étaient rudimentaires et instinctives. Il était totalement dépourvu d’une philosophie politique consciente. A son retour dans l’armée, il se sentit attiré par les officiers radicaux. En fin de compte, c’était un soldat de la vieille école française, avec tout ce que cela implique de bon et de mauvais. Quoi qu’il en soit, il y avait eu en France une révolution et, depuis lors, aucun officier français ne pouvait supporter longtemps d’être traité en esclave.

 Quatre jours après ma première visite, je revins à sa villa de Souissi. Je lui apportais un rapport de trente pages plein de chiffres et de faits. Ce rapport était explosif au plus haut point. J’y dévoilais la corruption qui régnait parmi les officiers et y montrais comment ils avaient fait carrière grâce au népotisme et au trafic d’influence. Oufkir lut le rapport avec attention puis l’enferma dans un coffre-fort encastré dans le mur du salon.

 Il me demanda avec un peu de nervosité si quelqu’un d’autre avait lu ce rapport, à quoi je répondis par la négative. «Que cette affaire reste entre nous», m’intima-t-il. Il garda un moment le silence et poursuivit : «Voici six mois, j’ai rédigé à l’intention du roi un rapport semblable sur la corruption qu sévit au ministère de l’intérieur. Il m’a répondu : Tu n’as pas à contester le système.»

 Oufkir m’emmena dans son jardin - car il craignait que des microphones ne fussent dissimulés à l’intérieur - et me dit : «J’étais ministre de l’intérieur sur le papier, mais en fait et en vérité, c’était le roi en personne qui dirigeait les gouverneurs, la police et - par l’intermédiaire de Bel-Alem, secrétaire du cabinet et secrétaire général du ministère de l’intérieur - tout le département. Il est certain qu’il procédera exactement de la même manière dans l’armée et au ministère de la défense. Je n’y peux pas grand-chose, mais cette fois je prouverai aux officiers par mes actes que j’en ai soupé de la corruption.»

 Après le déjeuner, Oufkir raconta sur la cour une série d’anecdotes qui mettaient en lumière la flagornerie des ministres à l’égard du tyran. Il fumait cigarette sur cigarette tout en s’attaquant au régime avec une violence croissante. C’est ainsi qu’il me rapporta que le ministre noir Snoussi avait dit lors d’une conférence ministérielle : «Je suis votre esclave, Majesté», sur quoi Hassan l’avait apostrophé d’un : «Il ne suffit pas que tu le dises. Il te faut l’être réellement.» Oufkir ajouta en guise de commentaire : «C’est toujours ainsi que cette dynastie a considéré ses subalternes.»

 Au dessert, «le deuxième homme du royaume» me pressa de devenir officiellement son plus proche collaborateur, son adjudant. Nous devions collaborer pour sauver le Maroc. J’acceptai son offre à la condition que je pourrais conserver ma troupe de blindés. Oufkir donna son accord. A dater de ce jour, je fus son confident et devins un familier de sa maison.

 J’étais reçu à sa table en compagnie de ministres et de généraux qui courtisaient cet homme puissant. Tous avaient coutume de l’appeler «Général». Le redouté Dlimi, nommé entre-temps chef du contre-espionnage, n’était jamais invité. Je croyais pourtant les deux hommes amis. Mais je découvris plus tard qu’ils étaient rivaux et que le roi jouait de cette rivalité sans égards ni pour l’un ni pour l’autre. Oufkir m’ouvrait souvent son coeur lors de nos déplacements en auto. Nous nous servions alors de la langue française que le garde du corps qui nous accompagnait ne maîtrisait pas. il nous arrivait aussi de rouler sans chauffeur et sans garde du corps.

 Une nuit de septembre, à trois heures du matin, pour être précis - car Oufkir était un couche-tard -, le général en vint à parler du complot de Skhirat :«Mille aspirants sous-officiers auraient pu orienter l’histoire du Maroc vers des temps meilleurs. Notre développement aurait alors fait un bond en avant de cent ans. Nous devons nous débarrasser de la monarchie à n’importe quel prix. Hassan est le porte-drapeau d’une dynastie qui a vendu notre patrie aux Français et l’a conduite à la catastrophe au début du XXe siècle.

   Au lieu de s’occuper des affaires de l’Etat, à l’heure qu’il est, le roi s’envoie ses putes à Fès. Il a un harem de cent cinquante femmes, dont quelques-unes ont été enlevées en pleine rue par ses sbires. En plus, il se drogue. Son palais est devenu le paradis du haschisch. Son fils de sept ans participe à des réunions où on doit lui baiser la main. C’est bien pire qu’à l’époque de Louis XIV.»

 Hassan règne sur le Maroc comme sur une propriété privée. «Une anecdote remontant à sa jeunesse jette une lumière significative sur sa personnalité», remarqua Oufkir. «Alors qu’il était prince héritier, son professeur de géographie lui demanda de montrer quelques pays sur la carte. Lorsqu’il désigna le Maroc, le futur Hassan II dit : “Ça, c’est la cour de mon père.”» Au Maroc, il n’y a pas de séparation entre la caisse de l’Etat et la cassette du palais. Hassan possède tout. Il gouverne son pays sur le modèle du moyen âge et considère tous ses ministres comme des esclaves. Il détient le pouvoir absolu.

 C’est en outre un buveur doublé d’un drogué irrécupérable. C’est surtout au haschisch qu’il s’adonne chaque jour que Dieu fait. Mais le LSD figure aussi sur la liste de ses drogues préférées. De plus, il mène une vie sexuelle scandaleusement dissolue. Son plus grand plaisir est de violenter de jeunes vierges et il lui arrive de faire enlever à Rabat des jeunes filles qui, plus tard, font surface dans son palais. Il ne voyage qu’en compagnie de cinaquante à soixante femmes et les gardes du palais n’ont même pas le droit de les regarder. Ils doivent se détourner quand les voitures transportant ces femmes franchissent le portail.

 Il est à ce point obsédé par le sexe que les épouses de ses ministres doivent passer dans son lit. C’est une sorte de tradition. Chaque fois qu’il donne une fête, il convie les ministres avec leurs femmes. En guise de préambule, il jette sur le sol une poignée de pierres précieuses que se disputent les invités. Ensuite, il invite l’un ou l’autre femme dans sa chambre. Pendant que les ministres tout heureux attendent à l’extérieur, il couche avec leurs épouses. Les ministres sont fiers comme des paons quand ils peuvent évoquer la bonne entente qui règne entre le roi et leurs femmes.

     Et ce n’est pas tout : il entretient encore une «section spéciale» chargée de lui procurer des jeunes filles européennes. Cette section spéciale se compose de deux proxénètes dont l’un se nomme le «Docteur Robert», alors que l’autre, un Grec, est connu sous le nom de «Mehdi». Ils ont rang d’«ambassadeurs itinérants», sont munis de passeports diplomatiques et disposent de deux avions privés pour amener les jeunes filles d’Europe. On chuchote que l’un est spécialiste des blondes et l’autre des brunes.

 Mais les courtisans d’Hassan ne valent pas beaucoup mieux que lui. Son défunt frère, Moulay Abdallah, qui était homosexuel, choisissait de péréférence ses «amis» parmi les fils des ministres. «Un jour, il a emmené mon propre fils, Raouf, dans son château. Quand j’ai appris la chose, je suis entré dans une colère noire et j’ai fait un foin de tous les diables», se souvint Oufkir.

 Il me révéla en outre que le roi contrôlait la presque totalité du marché de la drogue au Maroc. C’est un secret de polichinelle. Tout le monde sait, à la tête de l’armée et dans l’administration, que le palais royal est depuis de longues années une plaque tournante pour les narcotiques et que toutes les plantations de pavot et de haschisch sont propriété personnelle du monarque. Les élèves de l’Académie militaire royale de Kenitra sont tous fils des officiers de la garde personnelle d’Hassan. On les surnomme «fils du haschisch». Lorsque j’étais instructeur chez Ababou, à l’école de sous-officiers d’Ahermoumou, il en était venu toute une cohorte qui avaient ocasionné les pires ennuis par la quantité de haschish qu’ils détenaient et qu’ils distribuaient sans le moindre scrupule.

 A l’occasion des fêtes privées du roi, tout le monde se bourre de drogues, et un ministre qui refuse poliment passe immédiatement pour un drôle d’oiseau à qui on ne peut pas se fier. Quand la corruption et la décadence font partie intégrante du système, on doit hurler avec les loups si on veut faire carrière.

      Hassan rencontre souvent de gros trafiquants. Je garde encore le souvenir très vif de la visite qu’Oufkir reçut un jour d’un individu qui s’appelait le «Docteur Bihi». Oufkir me le présenta comme «ambassadeur itinérant de sa Majesté». Il ne m’échappa pas que son apparition donnait la colique au ministre de la défense. Après son départ, Oufkir m’apprit que le titre de notre visiteur pouvait se traduire par «ambassadeur de la drogue». Le «Docteur Bihi» était le manipulateur de divers réseaux de distribution internationaux. Il habitait le palais et avait une occupation régulière. Le Maroc est un paradis pour les truands de tout poil. Les gibiers de potence et les requins s’y sentent chez eux.

 En une autre occasion, Oufkir m’entretint de l’affaire Ben Barka. Ce qu’il me rapporta me fut confirmé bien des années plus tard par Dimli. Selon Oufkir, le meurtre de Ben Barka avait été ordonné par le roi en personne. Il s’était servi d’une police spéciale secrète qu’il avait mise sur pied, alors qu’il était encore prince héritier, pour intriguer contre son père adoptif Mohamed V. Elle portait le nom de «Special security service», SSS en abrégé. Grâce au SSS, le monarque contrôle le service de renseignements et même l’armée.

 C’est le général Moulay Hafid Alaoui, membre de la famille royale et l’un des plus proches conseillers d’Hassan, qui est à la tête de cette unité spéciale. L’entraînement du SSS a été parrainé par des experts de la CIA et du Mossad. Personne, à part Hassan et ses plus proches collaborateurs , n’est informé des particularités de cette organisation; beaucoup en ignorent même l’existence.

oufkir à gauche

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     C’est au SSS quon doit l’assassinat du Cheik Al-Arab, important chef nationaliste, en 1964, l’enlèvement d’un opposant au régime en exil, Hussein Al-Manuzi à l’aéroport de Tunis en 1973 et le guet-apens qui coûta la vie à Omar Ben Jeeloun, rédacteur en chef du journal marxiste «Al Moharir». C’est aussi le SSS qui est responsable de l’assassinat de Ben Barka.

 Quelques jours avant le meutre, Hassan convoqua Oufkir et Dlimi et les chargea de prendre l’avion pour Paris afin d’y négocier avec Ben Barka son retour au Maroc. Cette rencontre devait être un piège aussi bien pour Ben Barka que pour Oufkir et Dlimi.

 A leur arrivée à Paris, les deux ministres découvrirent que Ben Barka avait déjà été enlevé et assassiné. Les assassins étaient des tueurs professionnels français qu’Hassan avait recrutés par l’intermédiaire du SSS. De toute évidence, l’intention du roi était de ruiner la réputation d’Oufkir et de Dlimi en les faisant apparaître comme complices du meurtre. De la sorte, ils seraient plus dépendants de lui encore. Ils rentrèrent au Maroc furieux, et furent obligés de tolérer que le gouvernement français les impliquât dans le meurtre. Bien entendu, le général De Gaulle savait exactement à quoi s’en tenir, et déclara franchement que le véritable responsable était Hassan II lui-même.

 Oufkir m’apprit que, sur ordre du roi, le cadavre de Ben Barka avait été décomposé à l’aide de produits chimiques et sa tête envoyée à Rabat dans une valise diplomatique par des agents SSS de l’ambassade marocaine de Paris. La tête fut enterrée à l’intérieur des murs du palais, tout près de la Faculté de droit. C’est une fort ancienne tradition de cette famille royale, issue d’une vieille lignée de pirates et de bandits, que de couper la tête d’un ennemi et de l’enfouir dans les murs de sa propre maison.

 Ben Barka avait été, ainsi que je l’ai déjà dit, professeur de mathématiques d’Hassan. C’est lui qui l’avait proposé comme prince héritier. On supportait mal, dans la famille d’Hassan, d’avoir une dette de reconnaissance envers un simple mortel.

 C’est ainsi que le grand-père du roi avait tué un soldat qui l’avait sauvé de la noyade, alors qu’il était tombé de cheval en traversant la rivière Souss. Hassan lui-même se débarrassa des soldats qui l’avaient préservé de la mort à Skhirat. Il fit dégrader le major Assari qui, à la suite du putsch manqué de Skhirat, avait conduit l’attaque contre Ababou à Rabat et par là même sauvé la monarchie. Finalement, il fit exécuter aussi tous les agents étrangers et marocains mêlés à l’assassinat de Ben Barka, et qui s’étaient ensuite réfugiés au Maroc.

 D’aucuns auront peut-être l’impression que je peins en rose le rôle d’Oufkir et de Dlimi dans le meurtre de Ben Barka. Mais il faut considérer qu’ils m’ont rapporté tout cela en confidence et n’ont jamais pensé que les faits tomberaient un jour dans le domaine public. Oufkir avait en outre établi sur l’affaire Ben Barka un dossier qui devait être publié en temps utile. Au reste, il était de notoriété publique qu’Oufkir aussi bien que Dlimi n’avaient fait longuement carrière que comme suppôts de la dictature et de sa lutte contre l’opposition.

mohamed oufkir

mohamed  oufkir

 Nous autres les «officiers libres» savions bien que ni l’un ni l’autre ne jouerait jamais un rôle important dans un futur Maroc libéré, mais ils nous étaient nécessaires. Notre «mariage» avec Oufkir et Dlimi fut d’entrée de cause un «mariage de raison». Tous deux étaient, à l’origine, des militaires de carrière formés en France, à la solde de la puissance coloniale. Il en allait de même pour l’ensemble de l’armée marocaine. En régime démocratique, ils auraient été eux aussi démocrates, mais Hassan les exploitait exactement comme l’avaient fait les Français avant lui.

 Au fond, seuls les politiciens comme Ben Barka, par exemple, étaient responsables de la mauvaise gestion du régime; les soldats se contentaient d’exécuter les ordres. Mais les politiciens songeaient exclusivement à leur avantage personnel, et recherchaient par conséquent la faveur du roi.

 Quand Dlimi et Oufkir découvrirent peu à peu qu’ils n’avaient à jouer aux yeux du souverain que le rôle de chiens d’attache, et que l’armée n’était pas grand-chose de plus qu’une garde du corps d’Hassan, ils s’amorça en eux un changement. Le roi les utilisait comme marteaux, mais un marteau prend exactement autant de coups que le clou sur lequel il tape, et n’en sort pas non plus indemne en fin de compte. Lorsqu’ils eurent pris pleinement conscience de la déchéance du roi et de son régime, ils se décidèrent à assumer leur responsabilité de citoyens et d’êtres humains en tentant d’abattre la clique au pouvoir.

 J’étais moi-même farouchement déterminé à ne jamais me prostituer politiquement, et je ne voulais en aucun cas me laisser atteler à la charrette de la caste néo-colonialiste au pouvoir. Je n’avais jamais été tellement convaincu de l’innocence de Dlimi et Oufkir dans l’affaire Ben Barka. Mais Ben Barka et Oufkir n’étaient pour ma génération que les deux faces de la même médaille; ils s’étaient commis bien trop profondément avec le régime, malgré leur changement ultérieur. Si mon pays devait jamais abattre la monarchie et passer à la démocratie, il serait bien temps alors de se distancier d’Oufkir, et de le combattre au besoin.

 Ce qu’Oufkir m’avait rapporté de l’état de la cour m’avait profondément secoué. Le jour vint où je ne fus plus capable de dissimuler mes sentiments et je lui dis : «Vous m’avez fait grand honneur en vous confiant à moi. Je suis prêt à me lancer dans une attaque suicide pour exécuter le roi.» «Non», refusa-t-il, «c’est mon affaire. Je ne suis pas disposé à abandonner à un autre l’honneur d’avoir abattu le tyran.» La haine du potentat terroriste et de l’oppression est très profondément enracinée au Maroc, et Hassan porte la responsabilité de tout ce qui est pourri dans notre pays.

 A dater de ce jour, nous fûmes alliés, Oufkir et moi. Je dormais dans une chambre de la villa d’Oufkir à Souissi et, de là, je gagnais tous les matins le stationnement de Moulay-Ismail où je continuais à commander mon unité blindée.

 Mon puissant allié était tantôt très loquace, tantôt extrêmement taciturne. Il me parlait souvent de Nasser et de son manifeste idéologique ou «charte nationale» qu’il avait étudié à fond.

 Il était d’avis que les base américaines du Maroc devaient disparaître. «La plus grande de toutes ces bases est le palais royal», disait-il. «Très juste», approuvais-je. «Les bases essentielles du néo-colonialisme ne sont plus de caractère militaire comme dans le cas du colonialisme traditionnel, mais de nature économique, culturelle et politique.»

Algérie- Maroc : La vengeance des amis d’Oufkir

décembre 10th, 2009

 

 

Le clan d’Oujda au pouvoir à Alger refuse toujours d’ouvrir la frontière terrestre fermée depuis août 1994, malgré les multiples demandes du gouvernement marocain. Aucune explication de rationalité politique, diplomatique, économique ou sociale ne peut justifier la persistance d’un tel refus. C’est d’autant plus incompréhensible que la majorité des membres du clan d’Oujda sont originaires du Maroc et que la monarchie alaouite a grandement soutenu la guerre de libération nationale et leur accession au pouvoir en 1962.

 

En reconstituant le puzzle historique algéro-marocain, on peut situer la dégradation profonde des relations entre les deux pays frères après le coup d’Etat manqué du 16 août 1972 du général Mohamed Oufkir, ministre de la Défense, qui fut aussitôt exécuté et sa famille placée en détention secrète. Oufkir était le mentor du MALG et de l’armée des frontières, le recruteur de nombreux marocains qui ont rallié le FLN, et l’ami personnel de Abdelhafid Boussouf, Houari Boumediene, Abdelaziz Bouteflika, Kasdi Merbah, Nouredine Zerhouni, et des DAF (déserteurs algériens de l’armée française).

C’est après la mort d’Oufkir que les relations entre Boumediene et Hassan II se sont gravement détériorées et que le Front Polisario a été créé en 1973 entraînant une guerre froide avec le Maroc, un schisme entre les deux peuples et les deux économies, de graves perturbations dans les relations maghrébines, africaines, arabes, méditerranéennes et internationales.

37 ans après sa mort, le fantôme d’Oufkir continue encore d’alimenter la soif de vengeance de ses amis algériens contre la monarchie marocaine.


Mohamed Oufkir, héros de guerre français

Mohamed Oufkir est né en 1920 à Ain-Chair, un douar dans la région du Tafilalet, fief des Berbères du Haut Atlas marocain à quelques kilomètres de Bechar. Il est mentionné dans son livret militaire qu’Oufkir «appartient à une influente famille du sud-est marocain qui a rendu des services appréciables à la cause française.» Son père avait été nommé Pacha par Lyautey en 1910.

Les références militaires d’Oufkir, reproduites dans le livre de son fils Raouf (1), sont impressionnantes : «Jeune officier plein d’allant et d’énergie, conservant dans toutes les situations le calme le plus parfait… d’une valeur et d’un sang-froid magnifiques. Exemple de baroudeur né… Remarquable entraîneur d’hommes… faisant preuve d’une ardeur et d’un sens tactique, manoeuvrant avec audace… d’un dynamisme et d’un cran exceptionnels.»

Héros de la campagne d’Italie, il entra à Rome avec le maréchal Juin en porte-drapeau à la tête du défilé de l’armée coloniale d’Afrique. Puis il s’illustra dans la campagne d’Indochine. Deux fois blessé au combat, promu Chevalier et Officier de la Légion d’Honneur pour faits de guerre, Oufkir a obtenu plusieurs citations et médailles: Croix de guerre, Palmes, Etoile de vermeil, Etoile d’argent, Etoile de bronze, Silver Star de l’armée américaine, etc…

Grâce à ses remarquables états de service, Oufkir est considéré comme un «Officier marocain complet, au loyalisme absolu sur lequel on peut compter en toutes circonstances… s’est acquitté parfaitement de toutes les missions qui lui ont été confiées et donne entière satisfaction… Est appelé à faire une brillante carrière.»

En 1950, Oufkir est «détaché au cabinet du général commandant supérieur des troupes du Maroc», le général Duval dont le plus sinistre fait d’armes fût le massacre de mai 1945 dans le Constantinois algérien. A ses côtés jusqu’à 1953, Oufkir devient un spécialiste des services de renseignement français en pleine naissance et structuration où sont affectés nombre de ses supérieurs (2). «Il est en contact avec tous les services de sécurité français… Il est plus qu’un honorable correspondant : un agent actif du maintien de l’ordre français au Maroc». (3)

Par la suite, Oufkir «est affecté au cabinet militaire du Résident général de France au Maroc comme aide de camp» de 1953 à 1955. Le capitaine Mohamed Oufkir a été formaté en pur produit du colonialisme qui aura servi aux côtés de cinq résidents généraux, comme correspondant du SDECE et de la DST.

   Après la proclamation de l’indépendance en novembre 1955, la France l’impose au roi Mohammed V comme aide de camp, avec tout ce qu’elle compte d’officiers, tirailleurs, spahis, goumiers, et tabors. Avec Oufkir et les OAF (officiers marocains de l’armée française), la France coloniale voulait gérer «l’indépendance dans l’interdépendance», selon la célèbre formule d’Edgar Faure. «Grâce à l’aide matérielle de la France et à l’expérience des officiers ayant servi sous ses drapeaux, l’armée marocaine est mise sur pied en cinq mois. Elle défile devant le Roi dans Rabat en liesse avec Oufkir marchant à sa tête.» (1)

La double mission d’Oufkir

 

 Oufkir au MES officiers Kénitra été 1972

 

Après le coup d’Etat manqué de 1972, le roi Hassan II avait déclaré avec malice dans une interview restée fameuse qu’il venait de découvrir le véritable rôle d’Oufkir : «Depuis quelques jours, je me pose la question. On aurait dit que la Résidence nous avait service d’ Oufkir comme sur un plateau. Le 16 novembre 1955, jour du retour de mon père à Rabat, il se trouva déjà à ses côtés dans le Delahaye noire. Ce n’est que depuis trois jours que je me demande pourquoi il nous fût ainsi «servi» dès le début.» (3)

La puissance coloniale avait donné à Oufkir deux missions essentielles. La première a été de construire les structures policières et de renseignement officielles, secrètes et parallèles du Maroc.

La deuxième a été de construire les FAR (Forces Armées Royales) tout en détruisant l’ALN marocaine (Armée de Libération Nationale) et saboter l’influence des partis nationalistes, Istiqlal et UNFP.

      Au sortir du protectorat, le Maroc disposait d’une classe politique nationaliste d’élite forgée à la lutte armée et porteuse de solides capacités intellectuelles et militantes: Mehdi Ben Barka, Allel El Fassi, Bouabid, Ibrahim, fqih Basri, etc.

Oufkir est vite devenu l’ennemi intime des nationalistes de la résistance marocaine qu’il combattait férocement «au nom du Roi» … et de la France. Il détestait particulièrement Mehdi Ben Barka qui traitait les médailles militaires sur l’uniforme d’Oufkir de «quincaillerie de mercenaire indigne».

Pour Ben Barka, le passé colonial des chefs de l’armée hypothéquait l’avenir. Il prononça cette lumineuse prophétie : «L’armée marocaine est un obstacle à toute évolution démocratique…et à toute option révolutionnaire… certains éléments dirigeants… ont un passé douteux : ils ont été formés, ils ont servi, ils se sont distingués et ils ont été récompensés et promus dans les guerres coloniales de l’empire français.» (3) Il le paiera de sa vie lorsqu’il fut enlevé par des barbouzes le 29 octobre 1965 à Paris, puis succomba aux tortures pratiquées par Oufkir et son adjoint Ahmed Dlimi. Oufkir fût condamné par la justice française aux travaux forcés à perpétuité, mais il ne sera jamais inquiété.

Promu colonel puis général de division, Oufkir se distingua par une cruauté anti-populaire (soulèvement du Rif en 1958, émeutes de Casablanca en 1965, …). La répression et la torture exécutées avec zèle lui valurent le surnom de «Boucher». Oufkir inaugura les terribles «années de plomb» que connut le Maroc et qu’Hassan II poursuivra avec la police politique créée par Oufkir et les tortionnaires qu’il a formés. Les auditions de la Commission Equité et Réconciliation ont dévoilé l’ampleur de l’horreur subie par les opposants marocains.

 
Après avoir mis en place le système policier et de renseignement, dont le fameux Cab 1, ancêtre de la DST marocaine, Oufkir entra au gouvernement comme ministre de l’intérieur de 1967 à 1971. Une tentative sanglante de putsch, dont Oufkir avait été informé, échoue le 10 juillet 1971 et pousse Hassan II à liquider une bonne partie des OAF, compagnons d’Oufkir, qui dirigeaient les FAR.

Ne doutant pas de l’implication d’Oufkir, qui se trouvait à ses côtés au palais de Skhirat, le roi lui conserve sa confiance et le nomme sur le champ Commandant en chef de l’armée et ministre de la défense. A ce poste, Oufkir acquiert une nouvelle dimension qui impressionne ses amis du renseignement qui le voient désormais en futur chef d’Etat: Richard Helms directeur de la CIA, Alexandre de Marenches patron du SDECE, le MI 5 britannique, les services espagnols et le Mossad israélien avec lequel Oufkir a développé des relations indépendantes de celles de Hassan II. Un agent secret espagnol témoigne : «J’ai appris à quel point Oufkir était lié aux divers services secrets occidentaux : CIA, SDECE ou renseignements espagnols. Mais il ne se comportait ni comme un informateur, ni comme un honorable correspondant. Non, il discutait à égalité et on le respectait.» (4)

Un an après sa promotion, obtenant l’appui de plusieurs officiers marocains et le feu vert du SDECE, la CIA, le Mossad et Boumediene, Oufkir organise maladroitement un putsch qui échoue lamentablement le 16 août 1972. L’avion royal mitraillé en plein vol réussit à se poser et renforce aux yeux du peuple la baraka d’Hassan II. Oufkir fut immédiatement exécuté et ses complices arrêtés.

 

Oufkir à la base de Kénitra été 1972


Hassan II renforça ses pouvoirs en exerçant lui-même les fonctions de ministre de la défense et de Chef d’état-major des FAR, postes qui ne seront plus jamais délégués par le roi du Maroc à ce jour. Le roi purgera de manière radicale son armée et sa police de ce qui restait des OAF et organisera les conditions d’une loyauté absolue des nouveaux gradés qu’il placera sous la surveillance renforcée des SSS (Services Spéciaux de Sa Majesté) dirigés par Moulay Hafid Alaoui et de la Gendarmerie Royale dirigée par Housni Benslimane.


Oufkir et ses amis Boumediene et Bouteflika

Avant leur arrestation, la veuve et les six enfants d’Oufkir eurent quelques jours de répit pour recevoir les condoléances. Raouf révèle comment lui et sa mère brûlèrent les dossiers renfermant «une masse de renseignements ultrasensibles» qu’Oufkir conservait chez lui. «Elle et moi sommes persuadés que mon père a emporté les secrets les plus cruciaux du Maroc dans sa tombe.» (1)
  Raouf
Ils reçurent une visite spéciale qui en dit long sur les relations qu’entretenait Oufkir avec le régime algérien. Son fils Raouf raconte: «Moulay Ali, le factotum de mon père… me chuchote :

- Saïd est là. Il veut te parler, ça urge ! Il doit repartir au plus vite ! Malgré la fatigue, les émotions accumulées, cette nouvelle ne me laisse pas indifférent. Que peut bien faire Saïd ici ? Ce petit homme frêle, basané, au regard perçant, est un orphelin adopté par mon grand-père paternel, le Pacha. Il a étudié et sur les conseils de mon père, s’est engagé dans la guerre d’Algérie aux côtés du FLN. Il est aujourd’hui un proche du président Boumediene. C’est à ce titre que sa présence m’intrigue. Moulay Ali m’entraîne vers la salle des machines de la piscine. Saïd, les yeux humides me serre dans ses bras. Ses condoléances sont sincères. Il se sent toujours de la famille bien qu’il vive dans sa seconde patrie l’Algérie. - Je suis porteur d’un message du président Boumediene pour ta mère. Il serait préférable que je la voie discrètement.» (1)

Le message transmis à Fatéma Oufkir est sans ambiguïté sur les liens intimes qui unissaient Oufkir à Boumediene : «Madame, je suis venu vous transmettre les sincères condoléances du président Boumediene. Il vous assure de son amitié, de son soutien. Ses liens avec votre mari débordaient le cadre politique. Sa démarche est strictement personnelle, affective. Le président vous fait dire que l’Algérie vous est ouverte, que si vous le souhaitez une maison et tous les moyens nécessaires seront mis à votre disposition.» (1)

    Fatéma eut le tort de refuser, n’imaginant pas un seul instant la terrible vengeance royale qui allait s’abattre sur elle et ses enfants. Oufkir avait été le maître d’œuvre du rapprochement entre Hassan II et Boumediene après l’épisode de la Guerre des Sables en 1963. La signature de plusieurs traités augurait d’un avenir radieux de paix et de prospérité entre les deux pays. Comme le Traité d’Ifrane, du 15 janvier 1969, qui devait sceller «Une paix permanente, une amitié solide et un voisinage fructueux, découlant naturellement de la fraternité séculaire liant les deux peuples frères, … et viseront à l’édification d’un avenir commun et prospère.», la Déclaration commune de Tlemcen du 27 mai 1970, ou le Communiqué Commun de Rabat du 6 juin 1972.

  Le sommet de la fraternité algéro-marocaine a été l’Accord Frontalier du 15 juin 1972 de Rabat, par lequel Hassan II reconnaissait avec précision le tracé frontalier et mettait définitivement fin au contentieux territorial hérité du colonialisme. Oufkir était l’homme fort au sein de la Commission Nationale des Frontières puis à la tête de la Commission Mixte pour le Bornage et avait tout fait pour satisfaire son ami Boumediene, comme l’écrit l’ex-Gouverneur Mohamed Maazouzi : «L’enjeu d’Oufkir était la liquidation des dossiers frontaliers pour s’assurer la protection algérienne à la veille de son coup d’Etat.» (5)

Ce témoignage crucial est confirmé par un autre: «En réalité, Boumediene rencontra personnellement le général Oufkir, ministre marocain de la Défense qui l’assura de sa totale approbation du traité.» (6)

   Les chefs de la Sécurité Militaire, Kasdi Merbah et Nourredine Zerhouni, et le MAE de l’époque, Abdelaziz Bouteflika, négociateur en chef et signataire des traités étaient évidemment les messagers et les confidents de ces relations d’amitié avec Oufkir.

Connaissant parfaitement les relations étroites qu’entretenait Oufkir avec Boumediene et les principaux dirigeants du régime algérien, «Hassan II comprend vite que les nombreux voyages que fait son ministre à Alger n’ont pas pour seul objet le règlement du problème du Sahara Occidental.» (1) Ayant saisi l’ampleur de la haute trahison de son ministre de la défense, il ferma provisoirement la frontière avec l’Algérie. Puis, aveuglé par la colère, il plaça toute la famille d’Oufkir en détention secrète le 24 décembre 1972, y compris le petit Abdelatif âgé seulement de trois ans. Ils n’en sortiront que 19 ans plus tard. L’exécution d’Oufkir puis la disparition de sa famille provoqua une soif de vengeance du clan d’Oujda et de tous les amis d’Oufkir qui aboutit à la dégradation brutale des relations avec la monarchie et la création du Front Polisario en mai 1973. La promesse de Boumediene d’aider le Maroc à récupérer le Sahara Occidental, en échange du traité frontalier, fut enterrée dans la tombe d’Oufkir.

   Un climat de haine s’installa aussitôt entre les deux dirigeants qui le firent payer très chèrement à leurs peuples. A titre d’exemple, on peut citer du côté marocain le Dahir du 2 mars 1973 qui décrète la «marocanisation des biens appartenant à des étrangers». Des immeubles, des commerces et des terres appartenant essentiellement à des algériens mais aussi des français sont nationalisés. Et du côté algérien, Boumediene ordonna l’expulsion arbitraire de milliers de familles marocaines et la spoliation de leurs biens en 1975. Hassan II lance la Marche Verte, l’armée algérienne soutient militairement le Polisario et le 7 mars 1976, les relations diplomatiques sont rompues et la frontière fermée. Elle ne sera rouverte que 12 ans plus tard en 1988 avec le rétablissement des liaisons aériennes et la suppression des visas. Pas pour longtemps, le coup d’Etat des DAF contre Chadli en janvier 92 et la crise algérienne vont durcir les relations avec le Maroc pour aboutir à une nouvelle fermeture de la frontière en août 94 et le rétablissement des visas.

 

Oufkir et ses amis de la Sécurité Militaire

De la même façon qu’Oufkir a construit la police politique et les services secrets marocains, on sait aujourd’hui qu’il a joué un rôle primordial dans la création des services secrets algériens. Dès l’installation d’Abdelhafid Boussouf au Maroc, Oufkir l’encadre, l’assiste et lui procure toute la logistique nécessaire sur ordre du roi Mohamed V qui a tout fait pour encourager la révolution algérienne. Rien de ce que pouvait faire Boussouf et le FLN au Maroc ne pouvait échapper au système de renseignement d’Oufkir. Au contraire, Boussouf a bénéficié de tout le savoir-faire d’Oufkir pour créer le MALG (Ministère de l’Armement et des Liaisons Générales) en lançant la formation de la première promotion d’agents secrets sous l’appellation Larbi Ben M’hidi.

Un colonel de la Sécurité Militaire, Ali Hamlat, lève «le voile sur cette première promotion des cadres de la Wilaya V, dont les membres ont, effectivement, constitué, pour la plupart, l’ossature du MALG». A la question «Sur le plan social, quelle était l’origine des membres de cette promotion Larbi Ben M’hidi?», Hamlat répond sans hésitation : «Tous étaient issus, en règle générale, de familles de réfugiés, de fonctionnaires au service du gouvernement marocain ou, accessoirement, de commerçants et d’agriculteurs établis au Maroc de longue date». Selon lui : «Le recensement effectué par l’Association des

anciens du Malg a permis de situer à soixante-douze le nombre de stagiaires de cette promotion.» Leur directeur de stage Khelifa Laroussi, adjoint de Boussouf, leur avait décrété : «Vous êtes les futurs ministres de l’Algérie indépendante!» (7)

En lisant l’interview, on devine l’ombre omniprésente d’Oufkir : «La conception stratégique et futuriste de l’opération de formation, le professionnalisme de son organisation et son déroulement, «l’intuition psychologique» de Boussouf, la «profusion de moyens dont il a pu disposer au Maroc»…. D’où donc Boussouf tenait-il ce professionnalisme et cette redoutable efficacité? Et ses choix judicieux de collaborateurs professionnels, tous DAF, comme le «technocrate» Laroussi Khalifa, l’officier de transmission Omar Tellidji et le baroudeur Abdallah Arbaoui. Etait-il donc un «prophète» ou un génie de la formation et de l’organisation militaire? Ou plutôt a-t-il été lui-même formé, encadré et coaché et par qui? Pourquoi Boussouf a-t-il recruté ses stagiaires et agents uniquement au Maroc et n’a-t-il pas fait venir des volontaires de toutes les régions d’Algérie?» (8)

    Oufkir est lié de près aux choix et recrutements des agents de Boussouf, ainsi qu’à la formation et à l’encadrement d’hommes tels que Boumediene, Bouteflika, Merbah, Zerhouni, etc… Un grand nombre de ces agents sont les enfants de militaires compagnons d’arme d’Oufkir ou ses collègues à la Résidence, comme le père d’Ali Tounsi, actuel DGSN, qui avait le grade de capitaine dans l’armée française. Est-ce qu’Oufkir avait noyauté dès cette époque les services secrets algériens sur ordre du SDECE? L’histoire le dira. De même qu’on saura peut-être un jour quel rôle il a joué dans l’arraisonnement de l’avion transportant les cinq chefs historiques du FLN.

Comme pour le Maroc, la génération des résistants nationalistes du FLN a été marginalisée, opprimée, emprisonnée ou assassinée avant et après l’indépendance. La villa de Tétouan où a été assassiné Abane Ramdane appartenait aux services de police d’Oufkir. On comprend pourquoi la disparition brutale d’Oufkir a été un choc pour les chefs de la Sécurité Militaire algérienne, dont la plupart lui doivent leur carrière. Ils se vengeront contre la monarchie alaouite derrière le Front Polisario.

Oufkir et ses amis DAF

Alors qu’au Maroc, l’affectation des militaires marocains à la monarchie s’est faite naturellement et en masse dès la fin du protectorat, il n’en a pas été de même pour l’Algérie.

     L’ex-premier ministre de Chadli Bendjedid (1984-1988), Abdelhamid Brahimi, confirme par un témoignage écrit ce que la rumeur publique connaissait depuis l’indépendance. La France «a organisé l’infiltration de l’ALN en noyautant les vagues successives de «déserteurs» de l’armée française en 1958, 1959 et 1961 par des hommes sûrs et acquis à sa cause pour leur permettre d’acquérir la légitimité révolutionnaire et la qualité de moudjahidine lorsque l’Algérie aura accédé à l’indépendance, en vue de contrôler au  haut niveau la future armée algérienne.» (9)

Parmi tous les noms cités par Brahimi, on peut relever ceux qui ont «déserté» en 1957 Mohamed Zerguini, Mohamed Boutella, Abdelkader Chabou, Slimane Hoffman, Mouloud Idir.

Ceux qui les avaient rejoints en 1958 et 1959 Larbi Belkheir, Khaled Nezzar, Abdelmalek Guennaïzia, Abdelmadjid Allahoum, Abdennour Bekka, Mostefa Cheloufi, Lahbib Khelil, Abdelhamid Latreche, Selim Saadi, Rachid Mediouni. Enfin parmi les déserteurs de 1961, Brahimi cite Mohamed Lamari et Mohamed Touati.

Brahimi précise que tous ces déserteurs ne rejoignaient pas l’ALN dans les maquis pour combattre l’oppresseur colonial, mais le FLN à Tunis ou à Oujda.

Formé par le FLN dans des Académies militaires arabes comme Hocine Benmallem, Abderrezak Bouhara, Larbi Si Lahcene, Kamel Ouartsi,… Brahimi raconte cette anecdote à propos de Slimane Hoffman qui leur tint ce discours très explicite sur le contenu de leur mission : «Nous, ex-officiers de l’armée française et vous, officiers sortis des académies militaires arabes, sommes les mieux placés et les mieux préparés pour nous imposer et disposer du commandement de l’armée algérienne après l’indépendance, compte tenu de notre professionnalisme, notre expérience et notre compétence. Nous devons nous entendre dès à présent sur la répartition des rôles et des tâches pour accéder au commandement de la future armée.» (9)

   Jusqu’à ce jour, on ne sait absolument rien des états de services des DAF qui dirigent l’armée algérienne et personne ne peut accéder à leurs livrets militaires. Au S.H.A.T. (Service Historique de l’Armée de Terre au Château de Vincennes), «Les documents ne sont communicables que 120 ans après la naissance de l’intéressé».

Les DAF se reconnaissaient en Mohamed Oufkir, qui avait passé 17 ans sous les drapeaux français, et avaient tous une conception républicaine de l’Etat qui ne pouvait s’accommoder d’un régime monarchique féodal et du baisemain. Ceux qui ont côtoyé Oufkir entre 1962 et 1972 échangeaient leurs «souvenirs militaires» dans de longues soirées arrosées. L’un de ses proches amis était le colonel Mohamed Zerguini, chef de de la 3ème région militaire à Bechar et membre de la Commission mixte de bornage des frontières. Il est clair que la composante du pouvoir algérien depuis 1962 à ce jour, symbolisé par «l’armée républicaine et révolutionnaire» n’a jamais eu de sympathie pour le régime monarchique. Le coup d’Etat raté d’Oufkir a sans contexte contribué à détériorer les relations entre les deux pays. Mais du côté algérien, la page n’a toujours pas été tournée malgré la disparition d’Hassan II qui a définitivement consolidé la monarchie que les opposants marocains ne cherchent plus à renverser.

    La rancoeur continue à habiter les amis d’Oufkir. Dès qu’un membre du gouvernement  marocain demande l’ouverture des frontières, Noureddine Zerhouni est toujours le premier à répondre non. Lors d’une visite à Tlemcen, à une question d’un journaliste, il avait fait cette déclaration indigne à la télévision : «Pourquoi voulez-vous qu’en ouvrant la frontière, l’Algérie fasse profiter le Maroc d’un apport touristique de 2 milliards de dollars?»

Les amis d’Oufkir, encore au pouvoir 47 ans après l’indépendance, ont privatisé le pays et l’entraînent dans une inexorable décadence. Il est plus que temps de renouveler les élites dirigeantes de l’Etat et de l’armée et mettre un terme à ce discours de haine et de vengeance en laissant les deux peuples vivre librement leur fraternité et leur bon voisinage.

De Saâd Lounès
11 juillet 2009

 

Notes

(1) Raouf Oufkir – Les Invités, 20 ans dans les prisons du Roi – Flammarion – Paris – 2003
(2) Historique des services de renseignement français
http://saadlounes.unblog.fr/files/2009/07/historiquedesservicesderenseignementfranais.pdf
(3) Gilles Perrault – Notre ami Le Roi – Gallimard – Paris – 1990
(4) Gonzalez Mata – Le Cygne, Mémoires d’un agent secret – Grasset – 1976
(5) Mohamed Maazouzi – Un demi-siècle pour l’intégrité territoriale – Rabat – 2004
(6) Ania Francos et J.P. Sérini – Un Algérien nommé Boumediene – Paris– 1976
(7) http://saadlounes.unblog.fr/naissance-des-services-secrets-algeriens-au-maroc/
(8) http://saadlounes.unblog.fr/lalgerie-gouvernee-par-des-marocains/
(9) Abdelhamid Brahimi – Aux origines de la tragédie algérienne (1958-2000) – Témoignage sur Hizb França –Ed Hoggar – Genève - 2000. Télécharger le livre sur le lien:
http://www.hoggar.org/books/HizbFransa/HizbFransa-fr.pdf


Mohammed Oufkir

décembre 10th, 2009

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Mohamed Oufkir (1920 - 1972) est un général et homme politique marocain. Natif d’Ain-Chair dans le sud-est du Maroc où son père avait été nommé pacha par Lyautey en 1910, Oufkir devient capitaine de l’armée française, decoré par le ministère des armées et celui des affaires indigènes pour avoir combattu aux côtés des armées coloniales d’Indochine française.

La France l’impose comme aide de camp du roi Mohammed V dès son intronisation au lendemain de l’indépendance. Son rôle est de réduire l’influence de l’armée de libération nationale marocaine, d’atténuer le plébiscite autour de la légitimité des partis nationalistes, notamment l’Istiqlal et l’UNFP, et de construire les structures policières et de surveillance officielles et parallèles.

Promu colonel puis général de division, il se distingue par une fermeté anti-populaire durant son parcours, précisément lors du soulèvement du Rif en 1958 et les événements de Casablanca du 23 mars 1965. Cette répression exécutée avec zèle lui vaut le surnom de « Boucher ».

Son nom devient de portée internationale lorsqu’il est mêlé en 1965 à l’assassinat de Mehdi Ben Barka, principal opposant au roi Hassan II et secrétaire général de la Tricontinentale qui se déroulait la même année de sa disparition. Bien que son rôle ne soit pas établi formellement - aveuglé par son ambition, il a pu être manipulé -, il est condamné par contumace en France aux travaux forcés à perpétuité.

Il est ministre de l’intérieur de 1967 à 1971. Une tentative de putsch menée par les cadets échoue le 10 juillet 1971. À l’occasion, Oufkir tente d’infléchir la politique du roi dont il critique l’entourage.

Conservant apparemment la confiance du roi, Oufkir est nommé commandant en chef de l’armée et ministre de la défense en 1971 dans le gouvernement de Mohamed Karim Lamrani. Obtenant l’appui de plusieurs militaires, il organise un putsch militaire qui échoue, le 16 août 1972, contre Hassan II. L’avion royal mitraillé réussit à se poser. Le ministre de l’intérieur Benhima annonce le 23 août la thèse du suicide du général félon pour expliquer sa disparition. Son exécution sommaire ne fait cependant aucun doute.

Mohamed Oufkir était marié et père de six enfants. Après l’attentat, sa famille restera emprisonnée pendant près de vingt ans. Sa fille Malika en témoigne dans La prisonnière, paru en 2000 et l’étrangère en 2006 coécrit avec Michèle Fitoussi. La même année, sa veuve Fatéma publie Les jardins du roi. Son fils Raouf est l’auteur d’une analyse plus politique, Les invités, parue en 2004. Sa fille Soukaïna livre son vécu dans son ouvrage La Vie devant Moi paru en 2008.

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novembre 11th, 2009

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